Vous commencez à connaitre mon goût prononcé pour suivre l’actualité des grands « business men » de ce monde (John Doerr, Warren Buffet jusqu’à présent) alors lorsque j’apprends que Bill Gates s’intéresse de très près aux mini-centrales nucléaires, il ne m’en faut pas plus pour bondir sur mon clavier et googler dans tous les sens. Notre ami Bill a en effet investi quelques petites dizaines de millions dans TerraPower, une start up issue du « Intellectual ventures lab » fondé par Nathan Myhrvold, un ancien responsable de la recherche de Microsoft. Si comme certain mon apriori m’amenait à penser que Bill investissait par bonne conscience sans véritablement s’y intéressé, la conviction de sa performance chez Ted (vidéo dans l’article) du mois dernier m’a ramené à la réalité : Bill Gates a beau avoir des milliards, chaque investissement est réfléchi, chaque démarche est encré dans une profonde conviction et le tout dans la plus grande humilité. Comme souvent cette présentation de TED est un « must seen » du genre, aussi bien pour le fond que la forme ! Son exposition de la problématique macroéconomique est particulièrement brillante. Il décrit de manière simplifiée l’équation d’émission de CO², puis les cinq différentes sources d’énergie dont nous disposons actuellement avec à chaque fois leurs limites et justifie ainsi son investissement dans le nucléaire. Dans cette branche, les 3 difficultés sont bien connues : 1) le cout d’investissement, 2) les risques d’accident et de prolifération et 3) le traitement des déchets. Alors comment diable surmonter pensent ils pouvoir surmonter ces obstacles ?
TerraPower regroupe une cinquantaine de scientifiques et chercheurs en physique nucléaire bardés de prix honorifiques et aux pedigrees tous plus impressionnants les uns que les autres. Malheureusement, comprendre la technologie qu’ils sont entrain de développer passe inévitablement par un petit cours de physique atomique… En simplifiant (ce que j’ai compris) ils ambitionnent d’utiliser les réserves d’uranium appauvri sans interruption sur 60 ans à travers un réacteur à « ondes voyageuses » (travelling-wave). Pas claire vous dites? Reprenons les points un a un :
- Aujourd’hui les centrales nucléaires ne consomment que l’uranium 235 qui ne représente qu’une faible partie des extractions et ce qui explique tous les déchets entreposés. La technologie de TerraPower consiste à consommer l’uranium 238, le « reste », l’uranium appauvri, qui aujourd’hui ne sert pas à grand-chose si ce n’est à confectionner des bombes… Il y a donc apport de solution aux problématiques de prolifération et de gestion des déchets.
- Les centrales actuelles ne fonctionnent pas en continue. Il faut périodiquement « éteindre » les réacteurs pour remplacer les combustibles. Cette opération est souvent chère, compliquée et à haut risque. La technologie des « ondes voyageuses » elle nécessite aucune intervention humaine dans le réacteur pendant la durée de vie du combustible (60 ans visiblement) et réduit très fortement par ce biais les risques d’accidents.
- Enfin la technologie de TerraPower ne nécessite pas les investissements pharaoniques actuels pour qu’une centrale puisse être rentable. Les dirigeants semblent plus penchés pour des centrales de petites tailles – de l’ordre de la centaine de mégawatts – accessibles pour les pays en développement.
Evidemment, le calendrier évoqué est plus que large… En effet, si un prototype devrait être élaboré dans les deux trois prochaines années, en cas de succès, la commercialisation n’interviendra pas avant l’horizon 2020… D’ici là quelques problèmes conceptuels seront à prévoir regardant les études en condition pratique et notamment l’usure des matériaux du réacteur face à une irradiation de longue durée.
Les gros sont déjà sur le cout…
Malgré les lointaines perspectives de développement, les grands acteurs du nucléaire ne peuvent pas rester impassibles aux études menés par ces californiens. Si Anne Lauvergeon a été aperçu à Seattle le 22 mars dernier rendant visite à Bill Gate, il semblerait bien que ce soit Toshiba, actionnaire majoritaire de Westinghouse, qui tienne la corde. Une déclaration de collaboration officielle a même été réalisée le mois dernier. A court terme, il semblerait que Toshiba est peu de souci à se faire car ils ont déjà développé leur réacteur ultra-compact, le 4S pour « Super-Safe, Small and Simple », pouvant fonctionner en continu pendant 30 ans. Toshiba est toujours en attente d’homologation, mais la première centrale devrait voir le jour d’ici 2014. Ce qui intéresse Toshiba c’est belle et bien le rapprochement potentiel entre son 4S et la technologie de TerraPower. Car si le groupe de scientifiques californiens brille par leurs recherches il n’est pas sur qu’ils aient les compétences en construction requise pour une commercialisation de centrales nucléaires. Selon le porte-parole de Toshiba, Keisuke Ohmori, 80% des technologies utilisées dans le réacteur 4S pourraient être appliquées aux ondes voyageuses, ce qui est plutôt de bons augures pour le constructeur japonais…
A moins que tout le monde se fasse doubler par l’outsider…
Alors qu’américains et japonais font des plans sur la comète à horizon 2020, les russes eux construisent déjà !?! L’homme de prou du projet est l’oligarque Sergueï Pougatchev, actionnaire des chantiers navals de Saint-Pétersbourg. En France nous connaissons mieux son sympathique fils de 24 ans, Alexandre, qui tente désespérément de relancer France-Soir à coup de millions. Le père, beaucoup plus discret, joue lui dans la cours des grands. Baptisé Academic Lomonosov, le projet consiste à mettre à l’eau en 2011 une mini-centrale flottante où l’on embarquerait deux réacteurs compacts à eau pressurisée de type de ce que l’on trouve sur les brise-glace et les sous- marins. Puissance potentielle : 35 mégawatts, i.e. de quoi subvenir aux besoins d’une ville entre 100 000 et 200 000 habitants pendant 40 ans. Curieusement le projet avait déjà été évoqué au début des années 1970 par Westinghouse aux US et avait été abandonné du fait de la conjoncture économique difficile de l’époque. Si la première centrale russe est d’ores et déjà réservée par la ville de Vilioutchinsk dans la péninsule du Kamtchatka, les 6 autres installations prévues sont encore sur le marché et les russes ne comptent pas nécessairement les garder pour eux alors que des pays intéressés se sont déjà manifestés. En effet, selon André Chabre, expert international en technologie des réacteurs expérimentaux au Commissariat à l’energie atomique : « Cette solution est de toute façon plus économique que d’étendre un réseau jusqu’aux coins les plus reculés et bien moins chère que de financer une grosse centrale.»
Encore une fois bien malin celui qui pourra déterminer le grand gagnant de cette technologie. Il est néanmoins très intéressant de comparer les investissements respectifs de ces deux milliardaires dans des technologies relativement similaires mais avec des approches radicalement différentes.
A lire sur le sujet:
Les “petits” à la conquête du nucléaire civil – 01/07/10 par Charles Castel
















